La cité des hommes, par Dominique de Villepin (6/10): La nature en partage
samedi 22 août 2009 :: La cité des hommes :: # 1223 :: rss
Cet été, chaque samedi, retrouvez sur ce blog un extrait de La cité des hommes. Aujourd'hui: La nature en partage
Urgence oblige. Le réchauffement climatique a longtemps été un bruit de fond auquel les opinions publiques prêtaient une attention distraite. Aujourd'hui les constats alarmistes se multiplient. Un consensus émerge. Il y a un réchauffement climatique d'origine anthropique, lié à l'émission de gaz à effet de serre. Les travaux du Groupement international d'experts sur le climat (GIEC) ont eu le mérite de dresser un constat et de donner des perspectives réalistes pour les prochaines décennies. Si le modèle d'émission de gaz à effet de serre de 2000 est maintenu, en 2010, le réchauffement de la décennie aura été de 0,6°C à l'échelle planétaire. C'est l'équivalent du changement de température du dernier siècle.
Ensuite, il faut faire varier les paramètres: mise en place de politiques de réduction d'émission de gaz carbonique, régulation de la consommation énergétique, limitation de la déforestation pour rétrécir la fourchette du réchauffement qui nous attend au XXIè siècle. La limite basse semble être de +1,8°C dans le cas d'une politique active et de progrès technologiques et jusqu'à +5,6°C si les efforts de réduction devaient rester insuffisants.
Cette variation si abrupte bouleverserait les grands équilibres et mènerait nécessairement à des ajustements colossaux pour les sociétés humaines. Les dérèglements augmenteraient probablement les accidents climatiques, les cyclones en particulier. La conséquence principale du réchauffement serait l'élévation du niveau des mers par fonte des calottes glaciaires polaires. Il s'est déjà élevé de 2 millimètres en cent ans et progresse aujourd'hui plus rapidement encore que prévu. Or les société se sont fixées surtout dans les zones littorales. Les densités humaines y ont été, à toutes les époques, les plus grandes. C'est à proximité des mers et des océans qu'on crû les mégalopoles. La mondialisation les a encore fait grossir. Le risque n'en devient que plus grand.
Les stratégies cohérentes et massives à mettre en oeuvre pour limiter les dégradations devraient coûter environ 2,5 points du PIB. Si rien n'est fait, le rapport Sterns sur les conséquences du réchauffement climatique table sur un coût de 5 500 milliards de dollars en dix ans, soit un dixième du PIB mondial.
Une révolution des mentalités est déjà amorcée. Le protocole de Kyoto, entamé en 1992 et ratifié en 1997, a marqué une étape importante de cette prise de conscience de la nécessité d'une gestion multilatérale des enjeux environnementaux. Il innove en la matière parce qu'il est à la fois concret, réaliste et progressif. Concret, il porte sur des accords de réduction des gaz à effet de serre et fixe à l'horizon de 2012 un objectif de réduction pour le gaz carbonique. Les mécanismes mis en oeuvre sont réalistes parce qu'ils évitent les limitations autoritaires et réglementaires au profit de logiques contractuelles et négociées. Des permis d'émission négociés (PEN) permettent à chaque pays de gérer ses besoins propres en émissions dans le cadre d'une discipline collective. Enfin, il est progressif dans la mesure où il permet l'implication ultérieure de nouveaux pays afin de bâtir un consensus graduel. Les pays signataires deviennent toujours plus nombreux. L'Australie l'a ratifié en 2008, la Turquie en 2009. Un effet boule de neige peut donc être espéré si la logique à courte vue des égoïsmes nationaux cède à l'impératif des responsabilités partagées au profit de tous.
Mais rien ne peut être résolu sans un accord entre pays du Nord et pays du Sud sur le partage équitable du financement. Ces derniers considèrent des restrictions mécaniques comme injustes parce qu'elles ne tiennent compte ni de l'écart des responsabilités accumulées ni de la nécessité du rattrapage économique. C'est le principal risque d'échec, qui plus est dans un monde happé par la crise économique et la tentation du chacun pour soi: il ne faut pas que les pays du Sud puissent dire que le contrôle mondial des émissions de gaz à effet de serre constitue le dernier avatar de la domination occidentale qui impose au monde des restrictions pour des dégâts dont elle est seule responsable. Les clauses d'aide aux pays en voie de développement dans le protocole de Kyoto, avec les mécanismes de développement propre permettant de compenser des émissions de carbone au Nord par des investissements verts au Sud, répondent à une vraie exigence de justice.
Les défis primordiaux
D'autres défis nous attendent, dont l'urgence n'est pas moindre. Il faut tenter d'enrayer la triple tragédie humaine de la pauvreté, de la maladie et de la faim, aux causes croisées et communes. (...)
Le scandale de la faim est une tache pour le monde "civilisé" emporté par ses gaspillages. Près d'un milliard d'humains connaissent la famine et la malnutrition aujourd'hui. Aucune solution ne peut être trouvée sans une vue d'ensemble des enjeux de l'agriculture. Le préalable serait de reconnaître un droit fondamental pour tous les hommes de manger à leur faim. Mains on ne nourrit pas par décret. Les expériences désastreuses des famines d'Ukraine dans la Russie stalinienne et des millions de morts chinois au cours du Grand Bon en avant maoïste en sont la preuve.
Nourrir est le fondement premier du pacte social, l'enjeu de la division internationale du travail qui n'a été vue par les économistes que comme un phénomène commercial, mesurable et contrôlable. Or toute division du travail fonde un ordre social à l'échelle des ces échanges. L'agriculture s'est mondialisée. Les circuits de production et d'approvisionnement se sont étendus. Les agricultures intensives d'Europe et d'Amérique ont entraîné une basse des prix céréaliers qui a permis de faire vivre, tant bien que mal, une partie de l'humanité et de la détourner de l'autosuffisance de ses champs pour l'orienter vers l'exode rural et la production manufacturière. La désorganisation des sociétés locales qui en a découlé a aggravé les effets de la famine.
L'agriculture commerciale des pays du Sud subissait de plein fouet la concurrence et se montrait incapable de rivaliser. Les agricultures du Sud ont été mise à la merci de celles, plus efficaces et par ailleurs subventionnées, du Nord. La véritable justice ne consiste donc pas à comprimer les prix agricoles autant que possible en espérant nourrir à bas prix toute l'humanité.
Permettre une contribution de tous les systèmes productifs et harmoniser toutes les consommations, voilà la clé. Briser l'hégémonie du marché dans le domaine agricole est nécessaire. En ce domaine comme en d'autres, les illusions du passé sont riches d'enseignements. (...)
Deux leçons peuvent en être tirées: la liberté commerciale permet, à terme, une homogénéisation qui garantit la satisfaction des populations. Pour autant, le libre commerce est une source de déséquilibres qui touche les fondements de l'ordre social et génère des révoltes. Il y a donc un intérêt supérieur à accompagner les changements par une règlementation adéquate et progressive.
Aujourd'hui la réforme de la Politique agricole commune (PAC) constitue un défi. Pour la France, car il s'agit d'inscrire dans la durée une refonte des liens entre la société et son agriculture; pour l'Europe, car c'est un enjeu d'équité entre les pays membres de l'Union; pour les monde, car les équilibres entre les agricultures du Nord et du Sud dépendent des signaux donnés par la PAC.
Partout, l'agriculture demeure un élément stratégique de la cohésion des sociétés. Cela ne signifie pas la promotion de l'autosuffisance de tous les territoires, qui n'est pas réalisable, mais la préservation d'un équilibre entre production intérieure et approvisionnement extérieur. La faim ne sera pas combattue par la fourniture de nourritures à bas coût, qui ne crée que des dépendances, des circuits mal ajustés et des rancoeurs. Elle ne sera pas vaincue seulement par les révolutions vertes de l'avenir qui produiraient, tout à coup, de façon presque gratuite: les contraintes sont trop fortes avec l'épuisement des meilleurs sols, la stagnation de la surface agricole utile mondiale et la modification des consommations. Sa réduction drastique passe par une harmonisation mondiale dans la production et la consommation agricoles. Des accords multilatéraux sous l'égide de l'ONU et grâce à l'expertise de l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) peuvent seuls permettre de trouver des équilibres dynamiques favorisant le développement rural.
La cité des hommes - Dominique de Villepin - Plon - En vente dans toutes les librairies


Commentaires
1. Le samedi 22 août 2009 à 17:15, par Le poete
2. Le dimanche 23 août 2009 à 11:50, par Alsace en deuil
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